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(par Alexandra)

 

Ce livre est pour moi un petit bijou. D’ailleurs, un de mes chats, particulièrement d’accord avec moi, à défaut de pouvoir autrement manifester son enthousiasme, a entrepris de le dévorer au sens propre (v. la photo plus bas !)… je l’ai sauvé de justesse de ses mâchoires ardentes…

Sérieusement : Christian Bobin nous parle ici d’Emily Dickinson, la célèbre poétesse américaine du 19è. En fait, il nous la dévoile. Rien à voir avec une biographie classique, non. Bobin se met au diapason de Dickinson, on sent très nettement la «Seelenverwandtschaft», comme aurait dit ce bon vieux Goethe adoré (une «parenté d’âmes»…).

Il procède par courts chapitres qui constituent autant de coups de projecteur mettant en lumière les conditions de vie d’Emily et les personnes qui l’ont marquée, les instants cruciaux de son existence, des moments d’extase ou de dépression, le quotidien de sa réclusion volontaire dans sa grande maison, là-bas à Amherst, en Nbobin_003ouvelle-Angleterre.

 

La langue de Bobin est infiniment imagée et malgré cela d’une précision qui ne laisse pas de place à l’interprétation. La syntaxe est simple, le ton faussement neutre devient vite monotone ; une monotonie qui s’apparente presque à l’incantation… On se dit que Bobin cerne – par le style qu’il emploie – l’essence même d’Emily Dickinson : en surface, c’est le calme plat, tandis qu’en-dessous, dans les profondeurs, des émotions violentes l’agitent. C’est stupéfiant.

Stupéfiante aussi, la destinée de cette femme, qui n’est quasiment jamais sortie du cercle familial ; qui s’est terrée dans sa chambre, refusant de participer à toute mondanité ; refusant de rencontrer des gens avec lesquels, pourtant, elle correspondait. Elle n’a jamais cherché la notoriété, la reconnaissance littéraire. Ses poèmes sont restés inconnus jusqu’à leur découverte après sa mort… Elle est restée totalement méconnue de son vivant! Les gens la prenaient pour une folle, et pendant ce temps, elle a écrit pas loin de 2000 poèmes… Bobin la nomme «la secrétaire des anges», «la sainte du banal»… elle n’écrit que pour elle, par un besoin vital…

Elle nous dit : «Si je lis un livre et qu’il rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie.» Et à Bobin d’ajouter que la poésie peut être «une affaire vitale, l’apothéose de toutes lucidités, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant

Pour moi, c’est exactement cela. Une magnifique leçon de poésie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(paru en format poche chez FOLIO)

Une très belle lecture du poème "It was a quiet way" d'Emily Dickinson par Frédérique Bruyas est disponible sur YouTube

http://www.youtube.com/watch?v=njtCd3q0O_M