Lefevre___cannibale

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(par Alexandra)

 

Je suis impressionnée, retournée… et je cherche des qualificatifs qui pourraient donner une idée de l’impact de ce livre : fort ? douloureux ? fulgurant ? dévorant ? flamboyant ? violent ? Oui, violent me convient le mieux ! C’est un livre violent, d’une violence inouïe, tragique ! Tragédie d’une femme-écrivain, mère de quatre enfants dont un autiste, son «petit prince cannibale», justement.

Ce récit, de toute évidence largement autobiographique, est un hurlement de rage impuissante qui de temps en temps s’apaise et se mue en chant d’amour et d’espoir.

La mère qui nous parle refuse d’abandonner son fils Sylvestre à sa psychose et aux psychiatres. Elle lutte avec lui et pour lui pendant quatre longues années d’enfer quotidien pour le sortir de son autisme et le ramener à la lumière : «Face à toi, je suis face à un être qu’il faut sauver, un être enseveli sous les décombres. Un emmuré vivant. Te sortir de là. Te tirer de dessous ces pierres enchevêtrées. T’arracher à cette ville morte Et elle y arrivera, à force de lui dire son amour, de le caresser, le stimuler, le surprendre, envers et contre tous ceux «qui savent tout et n’écoutent rien», et surtout la désapprouvent.

Le quotidien devient un calvaire : «J’ai la nausée et le vertige quand je me rappelle certaines étapes, ces heures chaotiques où j’ai cru perdre ma vie à t’infuser toute mon énergie. J’ai cru perdre la tête à lutter contre ta force d’opposition, tes refus, tes colères et surtout tes cris. Tes cris me transperçaient le cerveau. Je t’aurais tué parfois de me faire si mal, d’aspirer avec tes hurlements toute ma poésie. Mes pensées. Ma bonne volonté. Tout mon amour. Mon increvable amour pour toi. Tu prenais tout et tu ne donnais rien. Tu mettais toute ton énergie à ne rien donner L'enfant en pleine crise est terrifiant, se débat, se tord, griffe, s'auto-mutile, bave,  dégouline de partout, refuse de se laisser toucher, de se laisser nettoyer...

Le drame que vit la mère est immense, mais les cris de Sylvestre «assassinent avant tout l’écrivain» : pour survivre, pour vivre tout court, cette femme a besoin d’écrire, car «en écrivant, j’ai l’impression de travailler à ma résurrection». Elle sent grandir en elle le personnage de Blanche, son double, sa sœur, une cantatrice rongée par un cancer de la peau et qui fuira le monde au fur et mesure que les traces laissées sur son corps par la maladie deviennent visibles aux yeux de tous : «Elle vient me chercher. J’entends sa voix d’alto. Sa voix de ventre. Grave et vivante. Je sens ce parfum soulevé comme par le passage d’un être invisible. Et cette nuit au milieu des objets familiers que je devine dans la pénombre, la page vide éclairée par la lampe […], les yeux rougis de fatigue, je comprends que ce livre ne s’écrira pas sans le nom de Blanche. Je suis dos au mur, traquée, perdue, à l’idée qu’elle croisse en moi de toutes ses ramures et que je vive un temps indéterminé avec cet être greffé à ma vie la plus secrète. A ma moelle. A mon cerveau. Je me sens vampirisée. […] Comment donner à Blanche sa place dans ces pages où Sylvestre creuse la sienne, chaque jour davantage Voilà son dilemme : comment concilier cette enfant et l’écriture ? Elle pleure de voir Blanche s’enfuir quand elle doit retourner à Sylvestre, mais c’est lui, son fils, qu’elle choisira entre les deux. Alternent les scènes d'horreur, de désespoir et les instants de lumière à l'horizon... Et lorsqu’après ces années difficiles, Sylvestre se met enfin à parler, à communiquer, à livrer les clés de ses angoisses obscures, c’est la récompense suprême, la jubilation...

Et tout cela sur fond de «Rhapsodie pour alto» de Brahms … renversant!

(paru en format poche chez BABEL)