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(par Alexandra)

Une lecture inspirée du programme de révisions de ma fille pour son bac de français (qu’elle est en train de passer au moment même où je mets ce billet en ligne… bon courage, ma puce !)

En fait, j’ai évité Albert Cohen jusqu’alors car, il y a 25 ans environ, j’ai tenté de lire «Belle de seigneur» sur les conseils enthousiastes d’une amie. Or, installée à l’époque depuis peu en France et ne maîtrisant qu’insuffisamment la langue (le français était ma LV 2 au lycée, en Allemagne), j’ai vite abandonné, écœurée par ce flot de paroles exubérantes et  incompréhensibles…  depuis, j’étais restée sur cette mauvaise impression… hélas !

Il a fallu que «Le livre de ma mère» traîne par terre dans la chambre de ma fille pour que je l’ouvre, lise la première page… et n’arrive plus à décrocher ! J’adore (quel piètre mot !) cette écriture ! Ecriture dictée par une sorte d’urgence, urgence des émotions qui se bousculent pour se transformer en pensées, en paroles, et finir couchées sur le papier pour enfin libérer leur auteur… et nous envoûter, nous, les lecteurs, nous servant de la nourriture spirituelle, en veux-tu en voilà ; de la matière à réflexion, celle-là même qui fait si souvent défaut à un très grand nombre de ces beaux livres si bien écrits pourtant que l’on trouve dans l’actualité littéraire…

Pour moi, c’est un livre fulgurant ! Ce ne sont cependant guère les chapitres consacrés à sa mère disparue qui m’ont le plus fascinée. Non, je préfère les passages sur la solitude, le manque, la douleur, la vanité de l’existence, la mort, la révolte contre Dieu… sans oublier, bien sûr, cette sublime variation sur «Je vous salue, Marie», hymne à l’amour de toutes les mères…

 

 

 

«Je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles, courage et bonté, chaleur et regard d’amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, vous, seuls humains en qui nous puissions avoir confiance et qui jamais, jamais ne nous trahirez, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, mères qui pardonnez toujours et caressez nos fronts de vos mains flétries, mères qui nous attendez, mères qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui nous vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu.»

 

 

 

Nous avons tous une mère à qui nous voudrions parfois dire ce qu’elle représente au fond pour nous sans pouvoir en faire autant… il va de soi que cela touche infiniment aussi la mère (poule) que je suis, mais j’avoue que je ne puis m’empêcher de penser qu’un tel hommage de la part de mes enfants me semblerait… disons… un peu trop ! Un peu freudiennes tout de même, les relations entre Albert Cohen et sa mère ! Œdipe a laissé des traces ! Ou il s’agit d’une attitude littéraire. Il est vrai que l’on écrit tellement mieux quand on est malheureux ! Mais cela voudrait dire que Cohen ne ferait pas mieux que les «pouahètes» qu’il attaque violemment dans le chapitre 19 ! Autre passage subjuguant ! Non pas que je sois parfaitement d’accord avec ses propos, mais alors quel style ! A déclamer à voix haute !

 

 

 

«Les poètes qui ont chanté la noble et enrichissante douleur ne l’ont jamais connue, âmes tièdes et petits cœurs, ne l’ont jamais connue, malgré qu’ils aillent à la ligne et qu’ils créent génialement des blancs saupoudrés de mots, petits feignants, impuissants qui font de nécessité vertu. Ils ont des sentiments courts et c’est pour ça qu’ils vont à la ligne. Faiseurs de chichis, prétentieux nains juchés sur de hauts talons et agitant le hochet de leurs rimes, si embêtants, faisant un sort à chaque mot excrété, si fiers d’avoir des tourments d’adjectifs, tout ravis dès qu’ils ont écrit quatorze lignes, vomissant devant leur table quelques mots où ils voient mille merveilles et qu’ils suçotent et vous forcent à suçoter avec eux, avisant les populations de leurs rares mots sortis, rembourrant de culot leurs maigres épaules, rusés managers de leur génie constipé, tout persuadés de l’importance de leur pouahsie. La douleur qui rabâche et qui transpire, la bouche entrouverte, ils n’en chanteraient pas la beauté s’ils l’avaient connue […] Je la connais, la douleur, et je sais qu’elle est ni noble ni enrichissante mais qu’elle te ratatine et réduit comme tête bouillie et rapetissée de guerrier péruvien, et je sais que les poètes qui souffrent tout en cherchant des rimes et qui chantent l’honneur de souffrir, distingués nabots sur leurs échasses n’ont jamais connu la douleur qui fait de toi un homme qui fut.»

 

 

 

Avouez que c’est inouï ! J’entends là Artaud ou Céline !

Bon, j’arrête. Je pense que vous l’aurez compris : si vous n’avez pas encore lu ce livre, n’attendez pas plus longtemps ! Et moi, je vais reprendre «Belle de seigneur» !

 

 

 

(édité par Gallimard en 1954, et disponible en poche chez Folio)