enzensberger___hammerstein

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(par Alexandra)

 

Bien que qualifié unanimement d’ »immense intellectuel» par la critique française, Hans Magnus Enzensberger est un illustre inconnu en France. En Allemagne, il est célèbre et couronné de prix littéraires, mais souvent aussi assez controversé pour avoir trop souvent changé d’opinions au cours de sa longue vie
«Hammerstein» est l’histoire du chef d’état-major de la Reichswehr jusqu’en l’année 1934, le général Kurt von Hammerstein-Equord, de sa femme Maria et de leurs sept enfants. Issu d’une grande famille de cette vieille noblesse prussienne qui n’a toujours vu en Hitler qu’un parvenu, Hammerstein est l’un des premiers à prédire clairement la catastrophe vers laquelle se précipite l’Allemagne avec ce «plongeon dans le fascisme» dès 1933. L’assassinat, en 1934, de son grand ami Kurt von Schleicher, dernier chancelier allemand avant la nomination de Hitler, ne peut que le conforter dans la mauvaise opinion qu’il a du régime nazi. Or, il ne s’engage jamais activement dans la résistance allemande, même s’il voit défiler chez lui les résistants les plus célèbres comme Ludwig Beck, Carl Goerdeler, Martin Niemöller… mais peut-être est-il mort trop tôt pour participer au complot menant à l’attentat du 20 juillet 1944, car en 1943, il décède d’un cancer.
Ce qu’il ne fait pas ou ne peut pas faire, ses enfants le font. Ses filles prennent des libertés inouies pour l’époque et pour cette classe sociale sans jamais se faire renier par leur famille : épousant la cause communiste, vivant (d’abord sans être mariées !) avec des juifs communistes ! Helga prendra les plus grands risques en travaillant pour les Russes, du moins jusqu’à l’exécution de son mari, victime des purges staliniennes. Marie-Luise, elle, restera fidèle à ses convictions jusqu’au bout de sa vie en décidant de vivre en RDA après la guerre ! Les garçons ne sont pas en reste non plus : deux d’entre eux participent (sans jouer de rôle majeur néanmoins) à l’attentat commis par Stauffenberg en 1944, et ils n’en réchappent que par un coup de chance. enzensberger___hammerstein___deutsch
Pour moi, ce sont eux, les vrais héros de ce livre. Et pourtant, comme l’affirme dans le chapitre «Le silence des Hammerstein» Hildur, la «petite dernière» des sept enfants et toujours en vie aujourd’hui, «personne parmi eux ne cherchait à être un héros. Mais ils n’avaient pas le choix. Ils ont tout simplement fait ce qu’il fallait faire.» (trad. par mes soins)
D’un point de vue formel, l’histoire se présente comme un collage de documents très différents, de souvenirs, de notes privées, de dialogues de l’auteur avec les morts, de gloses dans lesquelles l’auteur nous fait part de ses réflexions sur divers sujets (la République de Weimar, la noblesse prussienne etc). La langue limpide se passe de trouvailles stylistiques, elle est compréhensible pour le plus grand nombre.
La critique française a encensé ce livre… personnellement, j’ai un peu de mal à suivre ces jubilations élogieuses ! Certes, c’est intéressant, c’est bien écrit, mais ce n’est guère passionnant. Il me semble que cela est dû au ton très «documentaire» du récit. Par contre, j’ai beaucoup apprécié les «entretiens posthumes» et les «gloses» qui s’autorisent un peu d’imagination, de jugements subjectifs et qui, selon Enzensberger, servent à rapprocher les vivants des morts, à jeter un pont par-dessus le fossé des époques. Le lecteur d’aujourd’hui est invité à dialoguer ainsi avec des acteurs d’une époque très difficile ; époque qu’il n’a pas connue et qu’il devrait éviter de juger avec l’arrogance de celui qui ne court aucun risque existentiel à déclarer son opposition au pouvoir. Les éventuels anachronismes ne gênent pas Enzensberger, au contraire. Dans une interview publiée par TELERAMA (n° 3157 du 14/07/2010), il explique qu’ils permettent de «ne pas être totalement en phase avec le moment où on vit. C’est une migration dans le temps qui vous aide à mieux voir l’époque où vous vivez.» Et c’est probablement cela que je retiens de ce livre: une leçon qui nous montre comment suivre sa "boussole intérieure", comment rester fidèle à sa ligne sans transiger

 

(traduit de l’allemand par Bernard Lortholary et publié chez Gallimard, coll. Du monde entier)