Szabo - La porte(par Alexandra)

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D’entrée de jeu, j’ai été happée par une sensation d’urgence, une urgence de dire les choses, de passer à un aveu inavouable ; une urgence qui nous emporte dans le récit et ne nous lâche plus.
C’est l’histoire d’une trahison, écrite avec un terrible sentiment de culpabilité et sous le joug d’un cauchemar récurrent, toujours le même : une porte qui refuse de s’ouvrir…
Et pourtant.
Magda, la narratrice nous met sur la piste tout de suite : «Une unique fois dans ma vie […] une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissant […]. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure : celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur… »

«Celle qui tournait la clé» s’appelle Emerence. Quel magnifique personnage de roman que cette vieille femme dont la vie est entourée d’un mystère que la narratrice percera au fur et à mesure. Dotée d’une énergie quasiment surhumaine, Emerence ne vit que pour le travail, «24 heures sur 24», ne dormant presque jamais, ne possédant d’ailleurs même pas de lit. Tout le monde l’apprécie, malgré son caractère peu amène, intransigeant, violent à l’occasion, allergique à toute sorte d’autorité, qu’elle soit politique ou religieuse. Constituant le pilier de son quartier, elle se sacrifie pour tous ceux qui ont besoin d’aide sans jamais accepter le moindre geste en retour. Non seulement elle protège jalousement son intimité en interdisant sa porte à qui que ce soit, mais elle s’obstine aussi dans un refus catégorique de tout attachement sentimental. Or, au cours des vingt ans pendant lesquels elle régentera le ménage de Magda, Emerence développera un amour absolu pour celle-ci ; amour que Magda lui rend, même si elle ne comprend pas pourquoi cette femme si méfiante tient autant à elle. Mais «j’étais jeune, je n’avais pas analysé à fond à quel point l’affection est un sentiment illogique, mortel, imprévisible, et pourtant je connaissais la littérature grecque qui ne représentait rien d’autre que les passions, la mort, dont la hache étincelante est tenue par les mains enlacées de l’amour et de l’affection

L’histoire s’acheminera vers le drame, vers la trahison. Magda est effectivement jeune et en prise avec la dure réalité. Le moment venu, elle ne sera pas à la hauteur de ce qu’exige Emerence : qu’ «en plus de l’affection, il faut savoir donner la mort» !

Intense et bouleversant !

(traduit du hongrois par Chantal Philippe et paru aux éditions Viviane Hamy)