Mercier - Léa(par Alexandra)

Disons-le tout de suite : je suis une inconditionnelle de Pascal Mercier, et la magie de son écriture m’a happée une fois de plus, même si cette «nouvelle» n’a pas grand’ chose à voir avec ses précédents romans.

A St. Rémy de Provence, le narrateur, Adrian Herzog, rencontre par hasard Martijn van Vliet, un compatriote suisse. L’un étant motorisé, l’autre pas, ils décident de rentrer en Suisse en voiture ensemble. D’emblée s’instaure entre les deux hommes une grande confiance qui amène van Vliet à raconter son histoire à notre narrateur qui nous la rapporte quasiment mot pour mot en y ajoutant parfois ses propres impressions, et surtout des bribes de sa propre vie.

Van Vliet a une fille, la Léa du titre, qui, après s’être murée dans un mutisme obstiné après la mort de sa mère reprend goût à la vie le jour où elle entend une violoniste jouer dans la rue une partita de Bach (la n° 3, en mi majeur). Evénement-clé qui déclenchera en elle la passion pour le violon, ce sera aussi le point de départ d’une descente aux enfers.

Son premier professeur sera Marie Pasteur, une jeune femme passionnée et passionnante qui, dans un premier temps, devient pour Léa la référence absolue, mère, amie, complice en musique, boussole… si bien que le père ressent quelque jalousie en constatant qu’il n’a plus accès au monde de sa fille. Mais Léa laisse cruellement tomber Marie du jour au lendemain lorsque David Lévy, ancien violoniste vedette, la prend sous son aile. Personnage charismatique à souhait, il exerce sur Léa une influence qui fait peur au père. Elle devient «Mademoiselle Bach», la nouvelle coqueluche du public, elle court de concert en concert, ne vivant plus que pour la reconnaissance… de David, plus que du public… En même temps, le père constate chez elle des signes inquiétants de confusion mentale : des contre-sens dans les phrases qu’elle prononce, des oublis majeurs (date du bac !), un égocentrisme de plus en plus appuyé... Pour la consoler après la rupture avec David, le père détourne de l’argent destiné aux recherches qu’il mène pour lui acheter un « Guarneri del Gesù », un violon qui coûte des millions. Il croit pouvoir retrouver l'intimité, la confiance de sa fille, mais il ne fait que précipiter les événements qui la conduiront dans une clinique psychiatrique dans le sud de la France…

L’issue fatale du récit paraît évidente d’entrée de jeu. Mais même en devinant la fin, on avale avidement ces pages. Devant ce père qui se sent coupable d’avoir causé la perte de sa fille tout en croyant bien faire, tout parent se sent interpellé ! Est-ce qu’en encourageant notre enfant à développer un don, un talent, nous le faisons pour notre propre satisfaction ou pour celle de notre enfant ? Sommes-nous capables d’imaginer que nos enfants interprètent autrement que nous nos actes envers eux? Que nous leur imposons peut-être de nous renvoyer une image à laquelle ils ne correspondent pas ? Sommes-nous capables d’admettre qu’ils s’éloignent de nous en grandissant, qu’ils deviennent des étrangers et qu’en somme, nous ne les connaissons peut-être pas bien ?

 Ce sont ces questions-là que pose cette nouvelle. Et j’avoue que je m’interroge !

(traduit de l’allemand par Carole Nasser et paru aux éditions Maren Sell)