Farah - Sardines(par Alexandra)

(2e  volet de la trilogie « Variations sur le thème d’une dictature africaine »)

Dans „Sardines“, Farah poursuit l’exploration du milieu dans lequel il nous a introduits dans «Du lait- aigre-doux“, mais il se tourne ici avant tout vers des personnages féminins, des mères, filles, sœurs, cousines, amies, pour montrer une autre facette de la société somalienne. Au centre se trouve la figure de Médina, journaliste italo-somalienne appartenant à une couche sociale résolument privilégiée : fille d’un père ambassadeur, elle a vécu dans différents pays européens, a fait ses études en Italie avant de décrocher en Somalie le poste prestigieux de rédactrice en chef du seul journal du pays (qu’elle ne gardera pourtant pas très longtemps). Elle possède une belle maison qu’elle quitte néanmoins lorsqu’elle se sépare de son mari Samater pour vivre seule avec sa petite fille Ubax. La raison de l’abandon du son foyer est double : d’un côté, Médina est en désaccord politique avec son mari, car elle appartient à un réseau clandestin d’opposition au pouvoir dont son mari est l’un des représentants; de l’autre côté, elle tient à empêcher sa belle-mère Idil de faire exciser sa petite fille.

Et c’est précisément cela que je retiendrai de ce livre : la condition de la femme en Somalie (je ne sais pas si je peux m’avancer jusqu’à dire ‘en Afrique’, car j’avoue ne pas très bien connaître les pays de ce continent). Le poids de la tradition est énorme, et paradoxalement, ce sont les femmes elles-mêmes qui la perpétue; les vieilles femmes, les mères ou belles-mères gardiennes de l’honneur de leurs rejetons, qui refusent de s’ouvrir à la modernité, craignant probablement de perdre leur pouvoir. Elles imposent leur loi avec une main de fer, prêtes à enlever les petites filles pour les soumettre aux rites ancestraux. Dans le roman, Médina rapporte l’histoire d’un couple de ses amis, citoyens américains en visite dans leur pays d’origine : leur fille de seize ans a été tirée de son lit pendant que les parents dormaient, elle a été attachée aux montants du lit, bâillonnée avec un linge et excisée de force… La perspective de voir sa fille subir le même sort traumatise Médina, elle-même excisée, et plus encore : infibulée, c’est-à-dire (et là, j’ai eu recours à un dictionnaire) que l’on a cousu les grandes (ou petites) lèvres de sa vulve, ne laissant qu’une petite ouverture pour que l’urine et le sang des règles puissent s’écouler. J’ai également appris ainsi qu’une désinfibulation est nécessaire (généralement lors du mariage) pour permettre le coït. Une femme peut subir plusieurs réinfibulations et désinfibulations au cours de sa vie (si son mari est absent, p. ex.). Et selon les dires de Médina, tout ceci est extrêmement douloureux, l’hygiène est difficile, et les complications lors d’un accouchement sont quasiment garanties (c’est pour cette raison d’ailleurs que Médina a accouché par césarienne)…

Bien sûr, «Sardines», tout comme «Du lait aigre-doux», est un livre politique, un livre qui s’élève contre la dictature, contre le fascisme ou encore contre des sujets aussi douloureux que la mortalité infantile et le rôle des multinationales dans la malnutrition en Afrique. Or, après la lecture du premier volet de la trilogie, ces aspects-là m’ont beaucoup moins marquée dans le second. C’est le personnage de Médina, complexe, écartelée entre les cultures africaines et européennes, déchirée par son combat « pour la survie de la femme » en elle, qui m’a poussée à lire le roman jusqu’au bout, car – mea culpa – je suis décidément hermétique au style d’écriture de Nuruddin Farah (v. mes remarques dans le billet sur «Du lait aigre-doux»).

(paru en format poche chez 10/18)