altrad - badawi(par Alexandra)

C’est l’histoire d’un homme qui coupe ses racines. L’histoire de Maïouf, bédouin (« Badawi ») du désert syrien, quelque part entre Raqqah et Deir ez-Zor, pas loin de l’Euphrate (j’ai visité cette région il y a une quinzaine d’années… et je m’y vois encore, emmitouflée dans un grand châle pour me protéger du soleil et du vent de sable mordant !).

Maïouf grandit dans le plus grand dénuement, mis au ban de sa tribu, car sa mère a été répudiée par son mari. Il est très jeune encore lorsqu’elle est emportée par une maladie, le privant ainsi de toute affection et l’abandonnant à son sort. Très vite, il reconnaît qu’il n’y a qu’une issue pour lui : l’école. Il y ira envers et contre tous et, se révélant très intelligent, il fera son chemin, seul, rompant avec son passé.

Il a du caractère, Maïouf, et il vit très mal les humiliations successives dues à son origine sociale.  Et s'il entend la parole des Frères Musulmans, il ne se laisse pas pour autant dévier de sa route. Leur antisémitisme et leurs jugements lui paraissent suspects. Il veut s’élever, se débarrasser de l’image du bédouin indigent, devenir quelqu’un d’autre. En arrivant en France pour suivre des études de pétrochimie, il change de nom : au lieu de Maïouf («l’abandonné»), il s’appellera désormais Qaher («le victorieux»). L’ancien gamin rebelle se soumet à une implacable «discipline de conformité», fournissant de grands «efforts d’adaptation» pour dissimuler son passé. Convaincu qu’il n’a plus rien à faire en Syrie, il rompt définitivement avec ce pays, rompt aussi avec ce qui lui reste comme famille, avec Fadia, la femme qui l’aime et à qui il avait fait la promesse de revenir. Il devient un homme sans attaches, dur, solitaire et peu sociable. Il mène une vie sans joie à Abu Dhabi, préférant la technologie étincelante des puits de pétrole aux sables du désert.

C’est un récit d’autant plus émouvant que la fin (que je ne révélerai pas) est inattendue… L’auteur ne cherche pas à éblouir ses lecteurs, le style est simple, sans fioritures, produisant un ton âpre qui nous laisse un goût amer dans la bouche, un mauvais goût d’illusions perdues…

La 4è de couverture du livre nous présente l’auteur comme étant d’origine syrienne et vivant en France depuis de nombreuses années. Rien de plus. J’ai donc entrepris quelques recherches et appris que non seulement, l’histoire est en grande partie autobiographique (ce qui ne m’étonne qu’à moitié), mais que l’auteur est en fait aujourd’hui un très gros entrepreneur français, patron du groupe « Altrad », spécialiste de matériel pour le bâtiment, «numéro un européen de l'échafaudage et numéro un mondial de la bétonnière et de la brouette» selon ma source (un article dans le « Point » du 07 janvier 2010)…

Et bien, c’est un bel exemple d’ascension sociale et de revanche, c’est le moins que l’on puisse dire ! Et d’ailleurs, Mohed Altrad a visiblement pris goût à l’écriture : après «Badawi» (2002), «La promesse de dieu» (2006), «Eden» (2010), Actes Sud a sorti ce mois-ci son quatrième roman, «La promesse d’Annah» …..

Merci à ma fille Pauline de m’avoir fait connaître ce beau livre !

(paru en 2002 chez Actes Sud et disponible en format poche chez Babel)