Grémillon - le confident

(par Alexandra)

Un premier roman savamment construit comme un grand puzzle, à l’écriture fluide, intimiste, qui aborde le thème des femmes « stériles », les femmes en mal d’enfant, leur désespoir et les actes dont elles peuvent être capables…

Camille Werner, éditrice trentenaire mal dans sa peau, vient de perdre sa mère dans un accident de voiture. Parmi les lettres de condoléances, elle trouve celle d’un certain Louis. En fait, il ne s’agit pas vraiment d’une lettre de condoléance, plutôt d’un récit, de l’histoire de Louis et d’Annie, amis d’enfance, amoureux… Au début, Camille croit que cette lettre ne lui est pas destinée. Elle ne connaît pas de Louis ni d’Annie. Or, tous les mardis suivants, elle recevra la suite de l’histoire. Et elle finira par comprendre qu’elle y tient une place centrale…

Difficile d’en dire plus si l’on ne veut pas ôter son originalité à ce roman qui va de révélation en révélation, avec des perspectives changeantes et des retournements de situation inattendus. On est réellement happé par l’intrigue et les agissements des personnages. Tout au long, des indices sont semés ; indices que l’on ne comprend qu’une fois arrivé au bout … pour constater qu’il faudrait recommencer la lecture depuis le début pour saisir tous les détails.

Un mot quand même sur le cadre du roman : la majeure partie se passe entre 1936 et 1943, mais les événements marquants de ces années-là ne font qu’affleurer (un des personnages reproche d’ailleurs aux autres de ne pas s’intéresser à l’actualité…). Toutefois, il y a certains coups de projecteur très instructifs : par exemple sur la politique de la natalité des années 30 :

« Pour relancer la natalité, le gouvernement n’y était pas allé de main morte : interdiction de l’avortement, interdiction de la contraception et, au passage, interdiction de toute forme d’information sur la sexualité. Déjà qu’on n’en parlait pas, ça risquait pas de s’arranger ! La stratégie était simple, moins les gens en sauraient, plus la nature serait libre de faire son œuvre. […]Les femmes stériles n’étaient qu’une poignée de sous-femmes que l’on préférait oublier. Les calculs étaient précis, la perte de trente grammes de sperme équivalait à mille deux cents grammes de sang. Il fallait éviter le gaspillage, aussi tous les ouvrages médicaux jetaient l’anathème sur la copulation avec la femme stérile, « ravageuse aux amours inutiles ».

Saisissant !

Ou encore cette narration de l’exécution d’Eugène Weidmann :

« […] il faisait grand jour quand Weidmann s’est fait ligoter et basculer. Les photographes étaient fous d’excitation de pouvoir enfin capturer ces clichés de mise à mort jusqu’alors mauvais, parce que toujours nocturnes […] La foule vociférait. Impassible comme à son habitude, Desfourneaux a actionné le couperet. Quand tout à coup, des femmes ont débordé le service d’ordre et se sont précipitées sur le sol pour tremper leurs mouchoirs dans les flaques de sang, une horde de hyènes […] C’était tellement écœurant, ces femmes accroupies, épongeant le sang de leurs deux mains […] ces folles qui pensent que le sang de ce cinglé va les rendre fertiles. »

Je pourrais recopier d’autres passages, mais il vaut mieux lire le roman en entier ! C’est vraiment une lecture intelligente mais néanmoins facile, et captivante par-dessus le marché ! A conseiller !

(paru en format poche chez Folio)