Zeh - Corpus Delicti

(par Alexandra)

Toujours intéressants, les sujets que traite Juli Zeh dans ses romans ! S’il fallait résumer le thème de celui-ci en une phrase, je dirais : « Etat-providence versus liberté individuelle »…

Juli Zeh nous projette dans un futur pas si lointain (milieu du 21è siècle), dans une Allemagne qui aurait élevé la bonne santé au rang de valeur suprême ; un état qui promet à ses citoyens (si l’on peut les appeler ainsi) une longe et belle vie sans dangers ni risques. En contrepartie, chaque citoyen se doit de remplir consciencieusement des obligations sanitaires et autres devoirs de santé : respecter des mesures de prévention, subir des examens médicaux, ne pas sortir des secteurs hygiéniques, se marier avec des partenaires immuno-compatibles… La liste est longue et contraignante, mais il est vrai, c’est pour le bien de tous ! Le principe de précaution règne en maître. Et les gens sont raisonnables ! Ils reconnaissent volontiers que la santé parfaite vaut bien le sacrifice de la liberté individuelle. Sans contester, ils s’en remettent donc aveuglément au système rebaptisé ici « La Méthode ». Le plus grand nombre ne voit pas non plus d’inconvénient à ce que « La Méthode » force (et c’est peu dire !) la main aux réfractaires qui menacent l’équilibre de cette société idéale en vivant à sa charge. La surveillance électronique systématique est acceptée avec cette crédulité des dupes qui pensent que seuls ceux qui on quelque chose à se reprocher refusent le contrôle. Pour être clair : cet état-providence-là est en vérité une dictature de la santé.

Le « Corpus Délicti » du titre, c’est Mia, une jeune scientifique dont le frère adoré, Moritz, s’est suicidé suite à une condamnation pour viol et meurtre, pourtant il était innocent. « La Méthode » s’est trompée, donnant ainsi la preuve qu’elle était faillible !

Mia, bonne « citoyenne » à l’origine, est sous le choc et se retire de la collectivité. Elle se souvient des paroles critiques de son frère, réfléchit, prend ses distances et finit par rejeter définitivement l’idéologie ambiante, devenant l’icône de l’opposition à « La Méthode ». C’est son procès qui sert de fil rouge à l’histoire.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, même si j’ai eu un peu de mal à y entrer. Juli Zeh mélange aisément fiction politique et questions philosophiques. Où commence et s’arrête la liberté de l’individu ? Peut-on obliger les gens au bonheur ? Le rôle du danger dans l’existence. La dignité humaine. Autant de questions et de sujets que les protagonistes discutent et auscultent sous différents aspects.

C’est stimulant, c’est intelligent, cela nous laisse songeurs… car nous ne pouvons pas ne pas y reconnaître certaines dérives de nos sociétés actuelles….

(paru chez Actes Sud)