Hrabal - solitude

(par Alexandra)

Envoûtant! C’est le premier qualificatif  qui me vient à l’esprit à propos de cette „Trop bruyante solitude“. Oui, envoûtant.

A condition d’être capable de larguer les amarres et de se laisser entraîner dans ce monologue-fleuve, de plonger dans ce feu d’artifice de réflexions spirituelles, d’associations d’idées, bavardages, de délires et d’anecdotes (croustillantes… nous sommes quand même chez Hrabal!), d’images, de sons et d’odeurs…et on finit par s’envoler sur le dos d’un cerf-volant vers un autre univers…

Oui, il faut être sensible à cette prose. Je peux comprendre que certains se sentent rebutés, mais en ce qui me concerne, j’ai adoré ce livre !

D’abord parce qu’il nous parle des livres, et ce sujet me touche infiniment. Car Hanta, le narrateur, ne survit que grâce à eux. Les mots, les idées, les personnages le sauvent, le préservent de la laideur et de la tristesse de son quotidien, de la solitude aussi…Seul, il l’est, certes, mais « pour pouvoir vivre dans une solitude peuplée de pensées », un « Don Quichotte de l’infini et de l’éternité ».

Les livres lui donnent une raison de vivre, une tâche qu’il accomplit tel Sisyphe : depuis 35 ans, il compresse du vieux papier dans une cave insalubre pour former des ballots qui sont ensuite transportés vers une usine de recyclage. Dans ce vieux papier, il trouve souvent des ouvrages qu’il s’obstine à mettre à l’abri de la destruction en les rapportant et les stockant chez lui. C’est ainsi qu’il en a accumulé et avalé plusieurs tonnes…

« Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles de mes capillaires […] Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage […] J’habite un ancien royaume où c’est depuis toujours l’usage et la folie de s’entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu’à leur vie pour un paquet d’idées bien ficelés. »

Des «paquets d’idées bien ficelés» : c’est à la lettre qu’il suit cette formule en déposant au cœur de chaque pile de papier une grande œuvre littéraire ou philosophique judicieusement sélectionnée avant de la compresser et de la décorer par-dessus le marché d’une reproduction d’un tableau de maître. Chaque ballot de vieux papier compressé porte ainsi sa signature, et il est le seul à savoir quelle « relique précieuse » il renferme. Il aime tellement cette activité qu’il rêve même de la poursuivre une fois la retraite venue en rachetant la presse pour pouvoir fabriquer de véritables œuvres d’art.

Or, Hanta est rattrapé par la dure réalité productiviste des temps modernes. Les jeunes brigades socialistes insensibles à la valeur des livres travaillent bien plus vite que lui. Elles finissent par le remplacer, et il est affecté à un autre poste. Il refuse néanmoins de se laisser « chasser du paradis » et préfère se suicider en empruntant le même chemin que tous les vieux livres…

Ceci pour l’histoire. Bien sûr, elle n’est pas aussi linéaire, mais entrecoupée par les « digressions » dont j’ai parlé plus haut, sorties tout droit du cerveau du narrateur et aussi désordonnées que lui. Tantôt crues ou grotesques, tantôt pétillantes, brillantes ou encore très poétiques, elles apportent à ce livre un charme auquel j’ai succombé. L’ensemble étant d’une grande richesse, il est toutefois vrai que l’on ne saisit pas forcément tous les tenants et aboutissants à la première lecture, mais c’est tant mieux, car on peut le lire et relire, et à chaque lecture trouver des liens que l’on n’avait pas encore établis.

J’ai par ailleurs bien compris pourquoi ce livre n’était pas vraiment bien accueilli par la Tchécoslovaquie communiste. Je ne pense pas aux quelques coups de griffe contre le système, mais plutôt à l’idéal humaniste défendu ici par le narrateur et qui est mille lieux des théories collectivistes en vigueur à l’époque. Les grands philosophes occidentaux ont la part belle, l’individu et sa subjectivité se trouvent au premier plan, la nostalgie prend le lecteur à la gorge. Tout cela est bien loin de la littérature vantant les mérites du socialisme…

Un livre que je vais garder à portée de main !

(traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek et édité par les éditions Robert Laffont, coll. pavillons poche)