Delius - Die Frau

(par Alexandra)

Friedrich Christian DELIUS  est un auteur allemand contemporain (né en 1943) hélas totalement inconnu en France. Il a écrit plus d'une dizaine de romans dont deux seulement ont été traduits en français jusqu’à présent… et encore, il ne sont pas faciles à trouver ! En Allemagne, il a été récompensé par de nombreux prix littéraires, y compris le plus prestigieux, le Georg-Büchner-Preis (2011).

Pour ce roman-ci (traduction du titre : « La femme pour laquelle j’ai inventé l’ordinateur »), Delius s’est inspiré de la vie de Konrad Zuse. Mais qui connaît Konrad Zuse ? Pas grand’ monde ! C’est sûr ! Et pourtant…

Né en 1910 et mort en 1995, Zuse est aujourd’hui reconnu à juste titre comme inventeur de ce qu’il appelait « universelle Rechenmaschine », c.à.d. la  « machine à calculer universelle », et ce que les Américains ont appelé « Computer » depuis. C’est en mai 1943 qu’il présente son « A3 » (ou Z3 pour Zuse 3), le premier « calculateur électro-mécanique programmable binaire à virgule flottante » (merci Wiki !).

Alors pourquoi est-il inconnu du grand public ? Pourquoi continue-t-on à se disputer à propos de cette invention ou à dénigrer son originalité et son importance ? Bref, pourquoi Zuse est-il un génie méconnu ?

Le roman de Delius nous donne quelques réponses. C’est Zuse lui-même que nous entendons, un long monologue enregistré sur le magnétophone d’un jeune journaliste venu lui poser des questions ; monologue d’un vieil homme qui divague souvent, qui passe du coq à l’âne, ou plus précisément des algorithmes aux framboises et du système binaire aux vin de Moselle où la beauté des paysages de la Hesse…

Il explique le manque d’attention accordé à ses « machines » par l’époque et l’endroit où il a vécu : en Allemagne, sous le 3e Reich et la guerre. Convaincu d’avoir été sacrifié à l’effort de guerre, il en veut à Hitler et son administration de ne pas avoir reconnu l’importance de sa « machine » et d’avoir privilégié par exemple les fusées de Wernher von Braun (mais comment peut-on les diriger, ces fusées, si l’on a pas de machine pour calculer leur trajet ???). Il ne trouve pas le matériel nécessaire à la construction de son ordinateur,  est obligé d’utiliser des matériaux de récupération, de scier à la main les plaques de taule, de travailler dans son salon ! Et malgré tout, il continue, poussé par la passion « faustienne » du progrès et le conseil que Rilke donna à un jeune poète : de faire ce que l’on ressent comme nécessité, envers et contre tous. Totalement dépourvu de sens publicitaire, il reste obstinément dans son coin, ne cherchant pas à s’allier aux « grandes puissances » financières comme IBM ou Remington lorsque celles-ci l’approchent vaguement après la guerre. Bien sûr, de temps en temps, il se montre amer en pensant aux millions que d’autres ont pu gagner avec des idées qu’il a eues bien avant eux, regrettant d’être né trop tôt…

J’aurais bien aimé en savoir un peu plus sur son implication dans les travaux d’armement du 3e Reich comme ingénieur chez Henschel, sur son adhésion à l’idéologie. Certes, il en parle, avoue avoir senti le « souffle de Méphisto » sur sa nuque, mais il prétend ne pas avoir été nazi, ni antinazi d’ailleurs, plus par manque de temps que par conviction. Là où il exprime franchement son horreur, c’est lorsqu’il raconte sa visite dans les mines souterraines du Harz où des milliers de déportés squelettiques fabriquent grenades, bombes et autres fusées pour l’armée allemande (Wernher von Braun a toujours nié avoir eu connaissance de l’existence de ces travailleurs forcés, d’ailleurs !!! Voyons !!!). Mais dans l'ensemble, je trouve que ce chapitre est traité de manière un peu "light"!

Et le titre dans tout cela, alors ? Quelle est cette femme pour laquelle Zuse a inventé l’ordinateur ? Ce n’est pas sa femme, non, il s’agit d’une dame anglaise du 19e siècle : Ada Lovelace, fille de Lord Byron ! Et oui ! Ada était une pionnière de l’algorithme et donc de la programmation (le langage informatique ADA s’appelle ainsi en son honneur, paraît-il…), une mathématicienne hors-pair qui travaillait avec Charles Babbage…

Evidemment, je ne sais pas si cela correspond à la réalité ou si c’est la touche apportée par le romancier, mais Ada devient le fantasme qui meut Zuse, qui l’inspire, le guide, le protège de Méphisto. Il compare leur « rencontre » au Big Bang : « mathématicien rencontre mathématicienne » ! Sorte d’ange gardien, elle l’accompagne partout. C’est elle qu’il implore quand il s’agit de mettre sa « machine » à l’abri des bombes, et c’est elle encore, à qui il s’adresse à moitié ivre les nuits de pleine lune…

Bon, sincèrement, je n’ai pas trouvé cette histoire d‘Ada très crédible ni particulièrement émouvante d’ailleurs !

Tout comme j’étais gênée, d’une manière générale, par la perspective de narration, ce (peut-être trop long) monologue ininterrompue qui ne permet pas de distinguer fiction et vérité historique. J’aurais parfois aimé un peu plus d’objectivité, surtout pour le côté « faustien » de l’histoire. Un narrateur « omniscient » aurait certainement pu m’éclairer plus qu’un vieil homme qui radote par moments et qui occulte des aspects déplaisants…

 (première parution en 2009 chez Rowohlt, et en format poche dans la collection rororo en 2011)