Garde - sauvage blanc

(par Alexandra)

Le « sauvage blanc » dont il est question ici, c’est Narcisse Pelletier, marin vendéen qui, en 1843, est abandonné à l’âge de 18 ans sur une plage australienne par un capitaine peu scrupuleux. Il vivra dix-huit ans dans une tribu d’aborigènes avant d’être retrouvé et embarqué de force par un navire anglais. Remis aux Français à Sidney, il reverra la France en 1861.

L’histoire de cet homme est, paraît-il, véridique, et François Garde s’en est emparée pour en faire le point de départ de son roman. Il invente un deuxième personnage, le Vicomte Octave de Vallombrun, explorateur dans l’âme, animé par l’ambition d’inscrire son nom dans l’histoire en faisant une découverte majeure. C’est à lui que Narcisse est confié.

Régulièrement, Vallombrun informera par courrier le président de la Société de Géographie française de l’évolution de Narcisse. Ces lettres alternent avec des chapitres qui nous racontent l’arrivée de Narcisse en Australie et sa vie jusqu’à son intégration dans la tribu.

Il n’y a rien de vraiment sensationnel dans ce livre construit de manière très classique. Et à l’instar de Vallombrun qui espère en vain tirer de Narcisse des renseignements précieux sur la vie des « sauvages », je suis restée sur ma faim. Narcisse se protège, refusant de se livrer. Si l’on s’intéresse à la culture et aux secrets des aborigènes, il vaut mieux lire « Le chant des pistes » de Bruce Chatwin (que j’ai beaucoup aimé par ailleurs).

François Garde met plus l’accent sur la « réception » de ce « sauvage » dans la France du milieu du 19è siècle où, tout comme en Angleterre, l’éthnologie est à la mode grâce à la découverte de terres et de civilisations inconnues. Darwin publie « De l’origine des espèces » en 1859. Rappelons aussi que les mystérieux « enfants sauvages » Victor d’Aveyron et Kaspar Hauser avaient fait leur apparition seulement quelques décennies auparavant. Narcisse fait partie de ces bêtes curieuses du siècle qui font sensation et alimentent la curiosité (d’autant plus qu’il porte les tatouages extraordinaires des aborigènes). Il est même présenté à l’impératrice Eugénie.

Ce qui affleure entre les lignes, c’est la critique de l’arrogance de l’homme « civilisé » qui est convaincu de la supériorité de sa civilisation. Ainsi, Vallombrun décide, lorsqu’il apprend que Narcisse a deux enfants là-bas en Australie, d’aller les enlever à leur mère pour les conduire à leur père (projet qui échoue heureusement). A aucun moment l’idée que les enfants pourraient en souffrir ne l’effleure. Non, il croit bien faire. Il est sûr d’agir pour leur bien.

(Et soyons honnêtes, ce complexe de supériorité ne nous a toujours pas complètement quittés de nos jours !)

Je retiens de ce roman les pages consacrées aux joutes au sein de la Société de Géographie, lieu de présentation des découvertes, où, au nom de la Science, les explorateurs se confrontent et surtout s’affrontent, chacun ayant l’ambition d’être le meilleur, celui qui apportera la plus importante contribution. Notre pauvre Vallombrun n’étant pas parvenu à faire progresser la Science grâce à Narcisse, s’y fait laminer. Profondément blessé, il conçoit le projet de fonder une science nouvelle : l’ « adamologie ». Entendez par là une science globale qui ferait fusionner en son sein toutes les sciences « ayant l’homme pour objet d’étude » mais restant isolée jusque là dans son coin : sociologie, ethnologie, psychologie, anthropologie. Elles viendraient compléter les savoirs tels que « la géographie, la morale, la pédagogie, la grammaire, la politique, voire la médecine  (…) Des savoirs qui dialoguent et s’enrichissent mutuellement. » Bien sûr, Vallombrun ne mènera pas à terme son projet visionnaire, et le travail commencé finira dans un tiroir.

Une fin assez désillusionnante.

(paru en format poche chez Folio)