Marsé - L'amant bilingue

(par Alexandra)

Mon deuxième roman de Juan Marsé, après « L’obscure histoire de la cousine Montsé ». Surprise : j’arrive à peine à croire qu’il s’agit du même auteur, tant le style est différent ! Au moins, on ne pourra pas dire que l’auteur écrit toujours le même livre !

« L’amant bilingue », donc. La 4è de couverture cite l’Express qui a parlé d’une « pantalonnade » pour le décrire. Je trouve que ce mot est très bien choisi. Mais la pantalonnade n’est que la surface car les propos portent beaucoup plus loin.

Joan Marés (vous aurez remarqué la ressemblance avec le nom de l’auteur), fils d’une chanteuse sur le retour et d’un magicien, s’est marié avec Norma, de 14 ans sa cadette, riche héritière d’une grande famille barcelonaise. Le foyer conjugal se trouve à « Walden 7 », immeuble futuriste (bien réel) construit par l’architecte Ricardo Bofill. Ils y filent le parfait amour (encore que…) jusqu’au jour où Joan trouve Norma au lit avec un « charnego » andalou, cireur de chaussures de son état. Ce n’est pourtant pas Joan qui s’en va, non, c’est Norma qui le quitte, et ceci définitivement. Joan ne se console pas de la perte de son amour. Il déraille, devient chanteur de rues, évolue dans une cour des miracles improbable. Pendant dix ans, il traîne sa carcasse méconnaissable et pathétique de bar en bar, racontant son malheur à qui veut l’écouter et passant des coups de fils anonymes à Norma pour entendre sa voix. Sa vie tombe en morceaux, à l’image de son immeuble, le fameux Walden 7 dont les carreaux se détachent de la façade…

Un jour, il a l’idée de se travestir en « charnego ». Il prend l’apparence (grotesque) de son ami andalou Faneca (sachant que le nom d’origine de Marsé est Juan Faneca Roca). Constatant le succès de son déguisement, surtout auprès des dames, il y recourt de plus en plus souvent. Au fur et à mesure, sa personnalité se désintègre, son double Faneca gagne du terrain. Il sent que « que la vie était ailleurs et qu’il n’était rien, rien qu’une transparence : que quelqu’un, quelqu’un d’autre, regardait cette vie à travers lui. »

C’est un livre qui m’a agacée par moments, puis beaucoup émue à d’autres. La « pantalonnade » citée plus haut semble parfois gratuite, mais Marsé chérit de toute évidence l’humour absurde. Il y a des scènes d’anthologie (Faneca perdant une de ses fausses pattes dans les ébats amoureux et la récupérant de justesse, « camouflée dans le pubis impétueux » de sa partenaire … !!!). Les personnages sont complètement décalés. La nouvelle identité de Marés/Faneca est ridicule à souhait, l’accent andalou dont il s’affuble équivaut à un vrai tue-l’amour (et pourtant !). La « déesse » Norma « rappelle vaguement Gaudí , quelque chose d’une céramique en morceaux », avec « ses puissantes lunettes à gros verres pleins de dioptries », et son penchant pour les « charnegos » andalous est tout à fait à l’opposé de son idéologie de patriote catalane, son combat quelque peu crispé pour la « normalisation linguistique » après des années de répression franquiste.

Je ne sais pas trop comment interpréter les jeux de noms. Y aurait-il des éléments autobiographiques de l’auteur dans la vie du pauvre Marés ? C’est probable. Google ne m’a pas apporté les réponses que j’ai cherchées… (et pourtant, il paraît que Google sait tout !)

Pour finir : un deuxième Marsé moins convaincant que mon premier, mais convaincant quand même.

(traduit de l’espagnol par Jean- Marie Saint-Lu et paru en format poche chez POINTS)